| Elizabeth
Coquart connaît le secteur comme sa poche. Elle a traîné
partout dans ce Cotentin qui voisine avec le Bessin. De Utah à
Omaha, de la plage sacrée de la Manche et à la sacrée
plage du Calvados, elle a butiné de l'amour fou au foi amour.
Ancienne journaliste à Paris-Normandie, établie dans
la Hague, reconvertie dans le monde des livres, elle s'est risquée
avec délice et passion dans ce roman vrai, ahurissant et
sanglant qu'a été la bataille de Normandie. Voici
le troisième livre. Voici "La France des GI's"
qui, s'est promis, elle le jure : "sera le dernier". Pourquoi
donc ? Tout a été dit ? "Non, non, non. Mais
les premiers témoins que nous avons rencontré avec
Philippe Huet, mon compagnon d'écriture, commençent
à mourir. Ca me fait dire qu'il faut tourner la page."
Dommage, ils nous manqueront ces deux-là sur ce terrain-ci.
Avec "Le Jour le plus fou", puis "Les rescapés
du Jour J", ils ont tracé un sillon original sur cette
province meurtrie par la guerre et labourée par des historiens
obnubilés par la guerre. Et pas assez par les dommages collatéraux.
Le tandem Coquart-Huet a préféré charruer les
histoires chez les civils, sarcler les secrets de famille et biner
la mauvaise herbe des toutes petites histoires écrabouillées
par la grande : "C'était notre choix et une sacrée
mine d'or. Les gens ordinaires ont encore tout à dire. Ils
ont presque tout gardé popur eux. Comme s'ils avaient mis
leurs drames sous une bulle." Si, en période de paix,
tout est à faire dans a France d'en bas. Pendant la guerre
et ses pluies de bombes, la tâche ne manque pas dans la France
d'en dessous.
Surtout celle-là, la Normandie, avare de mots, pingre en
faconde, stoïque sous l'orage. Et qui continue à féter
ses vétérans et à obéir, chaque 6 juin,
à des protocoles qui poussent un peu loin le cérémonial
empesé. Jusqu'à repousser derrière les barrières
officielles ceux qui ont payé le prix lourd. 20 000 anonymes
sont morts durant l'été 1944. Ils n'ont pas un monument.
Juste quelques plaques modestes. L'anniversaire de 2004 s'est engagé
à associer enfin les victimes civiles. il était grand
temps de leur rendre cette justice.
Et il est l'heure de lire "La France des GI's" qui raconte
le "choc des civilisations" entre une Normandie ancestrale
et une armée ultramoderne. Dans ce livre, la blonde Elizabeth
épluche les aléas de la seconde vague des libérateurs,
au-delà de la Libération, cette fête folle.
Les lendemains déchantent un peu et très rapidement.
Certes, il y a des rocambolesques et romantiques histoires d'amour,
mais aussi des viols et des trafics en tout genre, la prostitution
et toute la cohorte des choses peu convenables que la presse du
moment relate, au point qu'un témoin lâche cette phrase
terrible : "Avec les Allemands, on cachait les hommes. Avec
les Américains, on planquait les filles." Impossible
de lire ces pages sans penser aux récentes opérations
américaines en Irak et sans demander à l'auteur s'il
n'a pas apporté sa pierre à l'anti-américanisme
de saison. La réponse est sans appel : "A aucun prix.
Simplement, je pense qu'il faut tout se dire entre amis et ne pas
déformer l'histoire réelle. Tant pis pour ceux qui
pensent qu'au nom de leur libération, on est en droit de
demander une vassalité aux peuples libérés."
En Normandie, en Corée, en Afghanistan et ailleurs, sonnera
et ira comme un gant la phrase de 1946 du journaliste Paul Bringuier,
posée en exergue de ce livre : "Aucune amitié
ne résiste à une occupation militaire, même
par des alliés." |