"Non,non, tout n'a pas été dit" (source Ouest-France)

Joseph Born en

Elle serre son bouquin sur son coeur en marchant sur la plage d'Utah Beach où il n'est jamais anodin et banal de s'enfoncer dans le sable mou. Où la mer, inlassablement, essore deux fois par jour le champ de btaille et les marchands d'oubli. Où le jour lr plus long joue les prolongations : "Ici, les Américains sont chez eux. Il n'y a pas d'autre endroit en France où la fraternisation de 1944 n'a pas baissé d'intensité."

Elizabeth Coquart connaît le secteur comme sa poche. Elle a traîné partout dans ce Cotentin qui voisine avec le Bessin. De Utah à Omaha, de la plage sacrée de la Manche et à la sacrée plage du Calvados, elle a butiné de l'amour fou au foi amour. Ancienne journaliste à Paris-Normandie, établie dans la Hague, reconvertie dans le monde des livres, elle s'est risquée avec délice et passion dans ce roman vrai, ahurissant et sanglant qu'a été la bataille de Normandie. Voici le troisième livre. Voici "La France des GI's" qui, s'est promis, elle le jure : "sera le dernier". Pourquoi donc ? Tout a été dit ? "Non, non, non. Mais les premiers témoins que nous avons rencontré avec Philippe Huet, mon compagnon d'écriture, commençent à mourir. Ca me fait dire qu'il faut tourner la page."
Dommage, ils nous manqueront ces deux-là sur ce terrain-ci. Avec "Le Jour le plus fou", puis "Les rescapés du Jour J", ils ont tracé un sillon original sur cette province meurtrie par la guerre et labourée par des historiens obnubilés par la guerre. Et pas assez par les dommages collatéraux.

Le tandem Coquart-Huet a préféré charruer les histoires chez les civils, sarcler les secrets de famille et biner la mauvaise herbe des toutes petites histoires écrabouillées par la grande : "C'était notre choix et une sacrée mine d'or. Les gens ordinaires ont encore tout à dire. Ils ont presque tout gardé popur eux. Comme s'ils avaient mis leurs drames sous une bulle." Si, en période de paix, tout est à faire dans a France d'en bas. Pendant la guerre et ses pluies de bombes, la tâche ne manque pas dans la France d'en dessous.
Surtout celle-là, la Normandie, avare de mots, pingre en faconde, stoïque sous l'orage. Et qui continue à féter ses vétérans et à obéir, chaque 6 juin, à des protocoles qui poussent un peu loin le cérémonial empesé. Jusqu'à repousser derrière les barrières officielles ceux qui ont payé le prix lourd. 20 000 anonymes sont morts durant l'été 1944. Ils n'ont pas un monument. Juste quelques plaques modestes. L'anniversaire de 2004 s'est engagé à associer enfin les victimes civiles. il était grand temps de leur rendre cette justice.
Et il est l'heure de lire "La France des GI's" qui raconte le "choc des civilisations" entre une Normandie ancestrale et une armée ultramoderne. Dans ce livre, la blonde Elizabeth épluche les aléas de la seconde vague des libérateurs, au-delà de la Libération, cette fête folle. Les lendemains déchantent un peu et très rapidement. Certes, il y a des rocambolesques et romantiques histoires d'amour, mais aussi des viols et des trafics en tout genre, la prostitution et toute la cohorte des choses peu convenables que la presse du moment relate, au point qu'un témoin lâche cette phrase terrible : "Avec les Allemands, on cachait les hommes. Avec les Américains, on planquait les filles." Impossible de lire ces pages sans penser aux récentes opérations américaines en Irak et sans demander à l'auteur s'il n'a pas apporté sa pierre à l'anti-américanisme de saison. La réponse est sans appel : "A aucun prix. Simplement, je pense qu'il faut tout se dire entre amis et ne pas déformer l'histoire réelle. Tant pis pour ceux qui pensent qu'au nom de leur libération, on est en droit de demander une vassalité aux peuples libérés." En Normandie, en Corée, en Afghanistan et ailleurs, sonnera et ira comme un gant la phrase de 1946 du journaliste Paul Bringuier, posée en exergue de ce livre : "Aucune amitié ne résiste à une occupation militaire, même par des alliés."

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